Aurélie Jean : “Raconter une histoire, c’est savoir inspirer les gens”.

20 septembre 2019 1 Par Elodie Honegger

… ou l’art méconnu du storytelling.

Aurélie Jean
Aurélie Jean - Photo © Geraldine Aresteanu

Scientifique numéricienne, Aurélie Jean intervient régulièrement dans la presse pour faire connaître au plus grand nombre les enjeux de ses recherches, et encourager la culture scientifique en France. Elle est aussi la fondatrice de la société In Silico Veritas, une agence de développements analytiques et numériques​. En avril 2018, elle publiait dans Le Point un article faisant l’éloge du storytelling. Un art mal connu et  souvent mal aimé, qui pour elle relèverait plutôt des simples bases de la communication interpersonnelle et de la pédagogie.

E.H. Bonjour Aurélie, et merci d’avoir accepté cette interview ! Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Aurélie Jean :

Je suis une scientifique numéricienne, c’est à dire que j’utilise la modélisation mathématique et les simulations numériques pour répondre à des questions, faire des prédictions et des analyses. Aujourd’hui je partage mon temps entre mes deux pays (France et USA) entre le conseil et le développement, la recherche, l’enseignement et les activités éditoriales.

E.H. : Selon vous, est-ce qu’on peut reprocher au storytelling d’être une manière d’arranger la vérité ?

Aurélie Jean :

Absolument pas, c’est comme dire qu’écrire un texte a forcément le but de manipuler les lecteurs. Certes on peut manipuler, orienter une pensée voire un vote par l’art oratoire mais ce n’est pas son but premier ! Son but est au contraire d’amener les gens en douceur vers l’explication d’un concept compliqué par le récit d’une histoire qui va améliorer d’une part la transmission du message mais aussi sa mémorisation.

E.H. Le fait de savoir “raconter des histoires”, est-ce un outil comme un autre, qui peut-être utilisé à bon ou à mauvais escient ?

Aurélie Jean :

Oui comme de nombreuses qualités humaines qui peuvent devenir des défauts si elles sont utilisées incorrectement. Savoir raconter une histoire c’est savoir inspirer les gens, les sortir de leur zone de confort pour mieux les amener vers une notion complexe ou un sujet délicat. C’est selon moi un principe fondamental de la pédagogie.

E.H. Est-ce que certains principes éthiques guident votre manière de traiter publiquement des sujets scientifiques ?

Aurélie Jean :

Je travaille constamment avec l’éthique sur mes épaules, dans ma recherche tout d’abord, mais aussi face à mes élèves ou encore quand j’écris mes articles dans Le Point. Il faut réfléchir à sa posture, au professionnalisme de sa démarche et au respect des différences des personnes à qui on parle.

E.H. Est-ce qu’on peut gagner en liberté en étant capable d’identifier, comprendre et pratiquer soi-même la narration ?

Aurélie Jean :

Oui ! savoir faire du bon storytelling est le meilleur moyen pour détecter les imposteurs [rires…]! Un bon storytelling comprend une certaine sincérité, une expérience évoquée, mais aussi et surtout une méthodologie scientifique dans la présentation des arguments ou des étapes. Dit autrement, je dirais qu’un bon storyteller combat le sophisme !

E.H. Le storytelling scientifique est-il un levier possible, pour générer de l’enthousiasme, de l’intérêt pour les carrières scientifiques ?

Aurélie Jean :

Absolument, c’est mon arme dans l’enseignement ! Pour inspirer les gens, leurs faire comprendre des choses complexes, ou tout simplement développer leur curiosité, l’art de raconter un récit est fondamental. Savoir raconter c’est développer sa mémoire épisodique qui s’intéresse au contexte émotionnel et non aux faits uniquement. Nous développons plus naturellement notre mémoire sémantique qui ne s’intéresse qu’aux faits.

"Pour inspirer les gens, leurs faire comprendre des choses complexes, ou tout simplement développer leur curiosité, l’art de raconter un récit est fondamental."
Aurélie Jean
Aurélie Jean

E.H. Est-il souhaitable que les chercheurs et chercheuses s’intéressent à leur e-réputation comme le font les entreprises, en racontant leur histoire au plus grand nombre ?

Aurélie Jean : 

Ils s’intéressent déjà à leur réputation scientifique auprès de leurs pairs, à travers des publications scientifiques, des conférences ou encore leurs enseignements. Je ne sais pas si on peut parler de e-reputation les concernant, mais c’est vrai que c’est intéressant d’avoir de plus en plus de scientifiques qui parlent à tout le monde, au grand public, pour pouvoir démocratiser les sciences, créer des vocations, et expliquer des concepts scientifiques et technologiques souvent incompris.

Pour en savoir plus sur Aurélie ?

Aurélie JEAN navigue depuis plus de 10 ans dans les sciences numériques dans l’ingénierie, la médecine, l’éducation, l’économie, la finance ou encore le journalisme. Après 9 ans passés aux USA dans des institutions telles que le Massachusetts Institute of Technology ou Bloomberg, Aurélie vit et travaille aujourd’hui entre les USA et la France où elle dirige In Silico Veritas une agence de conseil et de développement analytique et numérique. Aurélie est senior advisor pour le Boston Consulting Group et Altermind, mentor pour le Frontier Development Lab de la NASA, enseigne l’algorithmique à l’Université (le MIT principalement), conduit sa recherche sur les algorithmes de prédiction et leurs comportements, et écrit dans le magazine Le Point et pour Elle International sur des sujets scientifiques et technologiques. Aurélie est également collaboratrice extérieure pour le Ministère de l’Éducation Nationale.

Vous avez aimé cet article ? Partagez-le ! 😉
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •