En management, toute vérité est-elle bonne à dire ?

3 juillet 2019 0 Par Elodie Honegger

J’ai eu le plaisir de discuter avec Béatrice de Gourcuff, la co-fondatrice de Companieros, ou « l’école du sens au travail ». Sur des thématiques telles que le handicap, l’égalité hommes-femmes ou encore le fait religieux en entreprise, Companieros accompagne les managers et leurs équipes. Un travail discret et de longue haleine, qui se porte mieux en restant à distance des effets washing. L’objectif : aller à la rencontre des personnes et de leurs réalités quotidiennes en entreprise. La pratique professionnelle de Béatrice, et celle de Companieros en général, s’appuie sur une capacité à faire se rencontrer des vérités plurielles.

L’école du SENS au travail

« Le fil conducteur de Companieros a toujours été la question du sens au travail. Antoine de Gabrielli – le co-fondateur de Companieros – et moi-même avons une formation Grande école, et cette question nous taraudait, explique Béatrice de Gourcuff. Nous avons donc lancé une activité de conseil, permettant aux entreprises de produire un projet de développement qui soit fondé sur la réalité du travail des hommes et des femmes qui les composent. »

Le développement durable, le handicap, l’égalité des genres et la répartition des responsabilités, ou encore le fait religieux se sont imposés comme des sujets de prédilection pour l’école du sens au travail. « Ces thématiques sont des terrains concrets d’engagement sociétal par le biais du travail. Chaque collaborateur devient acteur d’un enjeu plus large que sa propre vie professionnelle. Cet enjeu, c’est le fait de faire une place à chacun. »

C’est une pédagogie en trois étapes que développe Companieros dans ses actions en entreprise :

  • la prise de conscience des enjeux,
  • l’immersion dans leur complexité,
  • la mise à jour du fait que cette complexité vient en grande partie de nos représentations et stéréotypes.

Un travail en profondeur, donc, qui nécessite une approche subtile.

Un regard lucide sur la vie en entreprise

« Nous avons bénéficié de l’expérience d’Antoine de Gabrielli, qui a dialogué avec beaucoup d’hommes et a pu se mettre à l’écoute de leurs frustrations concernant le manque d’implication dans leur vie familiale. »

C’est grâce à ce constat que Companieros donne naissance au Réseau Happy Men Share More, qui interroge les leviers de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes, avec la particularité de s’adresser plus spécialement à ces derniers. « Les hommes sont porteurs de représentations sociales de l’efficacité au travail, qui rendent difficile pour eux le fait de s’engager pour l’égalité professionnelle, ou de parler d’équilibre entre temps professionnels et temps privés. » Comment revendiquer une meilleure répartition des responsabilités entre hommes et femmes, en effet, si cela a pour conséquence de vous décrédibiliser auprès de vos pairs ?

Il ne faut pas désorganiser le discours, on doit commencer par parler des véritables gains sur le terrain de la performance, avant d’expliquer qu’il est possible de mieux répartir les responsabilités entre les hommes et les femmes. Personne ne veut entendre : “travaillez moins”, cela ne fonctionne pas d’aborder les choses ainsi.

B. De Gourcuff.

Éviter le présentéisme, diminuer le turn-over, augmenter la productivité, favoriser la prise d’initiatives et l’implication dans le succès de l’entreprise. Moins d’arrêts maladie, moins de burn-out, plus de créativité, des relations professionnelles plus honnêtes, une entreprise plus attractive… Quel manager dirait non à ce genre de bénéfices ? Et pourtant…

Ni communication, ni militantisme : place au lien.

Aller vers l’harmonie dans les équipes

…Et pourtant, Béatrice de Gourcuff constate régulièrement la nécessité d’une approche subtile et progressive pour transformer les systèmes managériaux. « Si on veut aller vers l’harmonisation en entreprise, vers la capacité à prendre en compte réellement l’autre, tout en acceptant de progresser avec les moyens du bord, il faut éviter les démarches trop militantes, qui peuvent cristalliser des tensions au lieu de les résoudre. » Companieros cherche à réunir les gens autour d’une thématique, tout en tenant compte des besoins des uns et des autres. « Le fait d’afficher un parti pris, cela ne peut pas être reçu comme un signe rassurant »

À l’inverse d’une démarche très militante, on pourrait imaginer une posture de « communicant », qui mette en valeur les bénéfices de la diversité ou de l’égalité professionnelle des hommes et des femmes. Mais d’après Béatrice de Gourcuff, « À vouloir trop bien communiquer, on sonne le glas du sens. » Elle se demande même si la communication ne serait pas définitivement fâchée avec le concept de « vérité »… 

Rendre possible un dialogue sincère

Comment, donc, éviter ces deux écueils ? D’une part, la communication qui amène une forme de consensus mou et peu signifiant, et d’autre part, le militantisme qui crispe les forces en présence ?

Parmi les bases que revendique Béatrice en tant que représentante de l’école du sens au travail : la confiance. « Si je fais réfléchir des gens sur le sens de leur travail, je ne m’interdis pas de faire émerger leurs freins. C’est une liberté très importante, qui nous permet de travailler en confiance. Notre pédagogie laisse une grande part au dialogue, et c’est notre lucidité sur l’existence d’intérêts parfois divergents dans l’entreprise, qui nous permet travailler de manière efficace. »

Le pari que fait le réseau Happy Men Share More, qui s’intéresse plus spécialement à l’égalité hommes-femmes, c’est celui de la transmission de pair à pair. En créant des espaces de dialogues entre hommes, le réseau permet à ses membres de transformer leurs représentations du travail, de la performance et de l’équilibre vie professionnelle – vie privée… Toujours dans une perspective de bien commun : les bénéfices vont aux hommes, aux femmes, et à l’entreprise.

À la question « toutes les vérités sont-elles bonnes à dire ? », la réponse de Companieros et du réseau Happy Men Share More serait donc, plutôt que « oui » ou « non », une réponse orientée vers le « Comment ? » Comment dire des vérités parfois inconfortables, au profit de toutes les forces en présence ? « On doit prendre conscience de la dimension personnelle – voire intime, très forte, de ces sujets. Si on ne prend pas le temps de parler de représentations personnelles, d’exposer les mécanismes qui font passer d’un préjugé à la discrimination, on n’arrive à rien. C’est ce travail qui permet d’aller en profondeur et de provoquer des changements. »

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