Ophélie Latil : les réseaux sociaux, quels risques et atouts ?

Ophélie Latil : les réseaux sociaux, quels risques et atouts ?

8 mars 2019 1 Par Elodie Honegger

Ophélie Latil a travaillé à l’élaboration de stratégies de  communication et plaidoyer en ONG (notamment Amnesty International) mais également comme juriste spécialisée en propriété intellectuelle et data. Elle a co-animé en parallèle plusieurs initiatives militantes pour réduire le mal logement (Jeudi Noir), améliorer la répartition des richesses (Sauvons les riches) et intégrer les stagiaires au Code du Travail (Génération Précaire).    

Elle a ensuite fondé le collectif Georgette Sand, qui depuis 2013 s’attache à améliorer la visibilité des femmes dans l’espace public. Précarité, droits humains, féminisme : autant de sujets hautement polémiques sur le web, qui lui ont permis de construire une compréhension fine des phénomènes d’influence dans les médias sociaux. Je vous propose de découvrir quelques extraits d’un échange avec Ophélie, à propos de son utilisation des réseaux sociaux dans un contexte professionnel.

Ophélie Latil dresse un portrait mitigé de ces médias, à la fois utiles et puissants pour revendiquer des compétences, mais parfois anxiogènes pour les publics facilement ciblés par le cyberharcèlement, femmes en tête. D’où la distance regrettable de ces dernières, dit-elle, qui gagneraient cependant à investir davantage les réseaux sociaux et à mettre en avant leurs idées, expertises et accomplissements. Les porteurs.euses de sujets polémiques à portée militante ont tout intérêt selon elle à se cramponner :

Si c’est une vraie chambre d’amplification de la parole, le web ne doit pas être pris en otage par les esprits chagrins qui monopoliseraient la parole et diffuseraient leurs idées, lesquelles ne sont pas toujours compatibles avec l’idée de Progrès. Aussi, pour que l’expérience reste un plaisir, il faut savoir faire preuve d’humour,  communiquer ses idées le plus positivement possible et éviter de dégainer trop vite face aux commentaires agressifs qui viendront tôt ou tard. À la fois pour augmenter la portée du propos et pour minimiser les déluges de réactions agressives.

Ophélie Latil

Ophélie explique comment les aspects plus déplaisants du web social, tel que le harcèlement ou les critiques gratuites, peuvent être temporisés lorsqu’on dispose de quelques soutiens. Avoir déjà une petite communauté, c’est selon elle un “hack” qui peut éviter l’angoisse de se sentir seul.e face aux critiques. Enfin, elle partage les aspects plus pratiques de sa propre utilisation des réseaux sociaux : quelle plateforme pour quel usage ? Comment faire de la place pour le web dans une journée déjà bien chargée ? L’échange étant très riche (une mine d’or de bon conseils😉) voici un sommaire cliquable qui vous permettra de sélectionner vos sujets de prédilection… Merci Ophélie 😎💪🙏

Ophélie Latil et les réseaux sociaux

1. Revendiquer son travail grâce aux réseaux sociaux

Ophélie Latil :

« Les femmes doivent prendre l’habitude de se mettre en avant. Même expertes, quand elles acceptent une émission de télévision, bien souvent elles ne préviennent pas leurs réseaux. Et c’est très dommage, parce que plus on est visible sur les réseaux sociaux, plus on est visible dans les médias en général. Et plus vous êtes vu.e, plus votre idée est reconnue… C’est une vérité presque universellement reconnue, qu’une experte qui par exemple écrit des textes dans le contexte d’un travail collectif rechigne à revendiquer sa part de maternité de l’œuvre, pensant que ce n’est pas nécessaire voire inélégant et ayant peur – de manière parfois inconsciente – de se voir reprocher cette mise en avant.

Ce sentiment d’imposture, cette peur de s’attribuer son propre travail, est un sentiment bien trop souvent présent chez les femmes. Le collaborateur masculin qui envoie le même texte co-signé par mail pour publication, à l’inverse, a rarement le même genre d’inquiétudes. Il signe, et ne vérifie pas forcément que toutes les plumes sont bien représentées. Résultat : la contribution féminine est invisibilisée dans le processus.

Ce mécanisme s’est notamment vu dans la recherche scientifique chez Marthe Gautier qui a découvert le gène surnuméraire de la trisomie ou Rosalind Franklin, qui a réalisé le premier cliché sur l’ADN.

Rosalind Franklin
Rosalind Franklin en 1955 © Rosalind Franklin University

Résultat : elles ne sont pas dans les manuels scolaires, au contraire des petits malins qui eux, ont revendiqué un travail majoritairement réalisé par leurs consœurs, victimes entre autres choses de ce qu’on appelle l’auto-censure. Ce sentiment est inculqué dès l’enfance aux petites filles. La peur de se voir reprocher de courir après la reconnaissance est amplifiée par une autre : celle de ne pas être légitime. C’est ce que l’on appelle le sentiment d’imposture : les femmes minimisent d’elles-même tout ce qu’elles font, se persuadent qu’elles ne sont pas à la hauteur et de ce fait ne méritent pas de reconnaissance, y compris financière !

À ce titre, un chiffre édifiant : seulement 7 % des femmes qui arrivent sur le marché du travail négocient leur salaire, contre 57 % des hommes…Avec Georgette Sand, c’est fortes de ce mécanisme discret mais néanmoins omniprésent d’auto-censure que nous avons animé dans différentes structures, y compris des entreprises très prestigieuses, des ateliers sur la confiance en soi et l’esprit d’entraide féminine, dite sororité. Au programme, exercices de libération de la parole, d’absorption de la critique et d’acceptation du compliment. Car oui, le compliment, ce n’est pas si simple à accepter : quand on est félicité.e pour une œuvre collective, il ne faut pas être gêné.e, mais apprendre à dire “Merci.” Intégrer le compliment avant de préciser dans un second temps que oui vous avez fait un travail formidable, mais qu’il ne faut pas sous-estimer le travail de groupe. Rejeter le compliment, c’est invisibiliser son travail et la fierté qui doit l’accompagner.

S’il n’y a que 20 % d’expertes dans les médias, c’est que ces derniers invitent toujours les mêmes experts masculins et que la parole masculine continue d’être souvent vue comme plus légitime. Mais également que nombreuses sont celles qui ont tout simplement peur d’aller dans les médias : peur de ne pas être à la hauteur, peur d’être critiquée. Car oui, on s’expose à la critique quand on se rend visible ou qu’on revendique son travail. Et pour les femmes, éduquées dès le berceau par la nécessité de plaire, ce n’est pas toujours facile. Beaucoup d’initiatives fleurissent pour aider les femmes à sortir de leur réserve, militantes ou non. À ce titre, une initiative intéressante favorisant la visibilité des femmes dans les médias a été la constitution d’un guide des expertes par la journaliste Marie Françoise Colombani. [depuis devenu le site https://expertes.fr/.] L’idée : fournir un répertoire de spécialistes pour que les journalistes ne se cachent pas derrière une excuse du type “on ne trouve pas d’experte sur tel sujet” pour produire des plateaux télé presque exclusivement masculins. Un maximum d’expertes doivent s’y inscrire. À votre tour !

Mais au delà des médias traditionnels qui de fait rechignent à inviter les femmes, les réseaux sociaux peuvent être très puissants pour revendiquer une expertise. Or, là nul besoin d’invitation, l’entrée est libre. Et pourtant, les femmes ont tendance à rester en retrait, même lorsqu’elles ont des compétences à valoriser, un passage à l’antenne à annoncer, une publication à promouvoir…

Je n’en suis pas fière, puisque je prône l’inverse dans les ateliers que j’anime, mais il m’est arrivé d’avoir l’impression d’être aussi égocentrée que Mariah Carey parce que j’avais diffusé une interview de moi (bon, même si a priori Mariah Carey ne parle ni mal-logement ni réforme de la taxe d’apprentissage). Même les militantes féministes ont ce genre de questionnements : Est-ce que je mets mon ego ou mon projet / ma cause en avant ? Mais rassurez-vous : avant d’être Mariah Carey, qui organise des soirées à thèmes “Mariah Carey”, vous avez de la marge… Et puis après tout Mariah Carey fait bien ce qu’elle veut.»

2. Les réseaux sociaux et la communication militante

Ophélie Latil

Ophélie Latil :

« En travaillant en ONG, j’ai formé des militant.e.s à l’utilisation des réseaux sociaux, car leur parole amplifie la voix de ces structures et contribue à faire connaître et diffuser leurs actions. Dans ce genre de formation, on enseigne qu’il faut tenir bon lorsqu’on est “trollé”, car toutes les structures portant un message social et solidaire subissent ce genre de désagréments, mais qu’il faut tout de même rester présent.e et serein.e dans l’espace public. En 10 ans de militantisme j’ai vu la beauté et l’intérêt de ces réseaux sociaux : ils ont un gros avantage, c’est qu’ils sont – en France du moins – libres d’accès et gratuits.  

“Si vous êtes sans ressources mais avec une connexion internet, vous pouvez lancer un mouvement, à trois, sans organisation ni organigramme.”

Avec un vrai message et de l’originalité, vous pouvez très vite dépasser des structures parfaitement professionnalisées mais dont la pratique reste trop institutionnelle. Dans toutes les organisations que j’ai co-animées ou créées, le fil rouge reste la dénonciation par l’humour. Un message positif et drôle est toujours beaucoup plus efficace qu’un plaidoyer de 10 pages dans ce monde impatient où l’on veut embrasser très vite l’information sans toujours s’embarrasser avec les détails. L’émotion est reine sur Internet, vous avez gagné quand vous déclenchez le rire en dénonçant une situation : la colère fatigue, le rire connecte. En 2011 avec Génération précaire, nous avions par exemple lancé une Alerte enlèvement de Xavier Bertrand, alors ministre de l’Emploi, parce que nous n’arrivions pas à obtenir un rendez-vous au ministère malgré nos multiples demandes. Notre campagne a été très largement relayée, et nous avons eu un coup de fil dans les minutes qui ont suivi, nous invitant à un rendez-vous le soir même….

Alerte enlèvement Xavier Bertrand
“Alerte enlèvement” de Xavier Bertrand

Ne pas oublier également l’importance fondamentale de la démarche sororale : vous voulez être écoutée, suivie et relayée ? Ne jouez pas à la personne trop chic pour remarquer que d’autres personnes pas très loin dans cette vaste toile font des choses similaires. À ce jeu d’ignorer par choix et de rager d’être ignorée, on finit par parler dans son coin. À ne pas s’entraider, on reproduit très vite des schémas bien présents dans le monde réel mais qui ne s’avèrent ni utiles ni bienveillants

Sans compter sur l’aspect purement égocentrique qu’impliquent les réseaux:  beaucoup de personnes y entrent avec une réticence polie, mais sont vite assoiffé.e.s de reconnaissance, stressent pour une absence de “like”, voire se vexent face à une absence de réaction. De l’intérêt donc d’être en bande de personnes partageant la même bienveillance vis-à-vis de vos idées. Pensez sororité : il n’y a pas que des bandes de garçons, il y a aussi les bandes de filles ! On gagne en vitesse et en confiance en combinant ses forces. »

3. Comment faire face à la critique ?

Ophélie Latil :

« Dès que l’on porte un sujet potentiellement polémique, on est soumis.e à des injonctions contradictoires sur le web : quoi qu’il arrive, on est détesté par quelqu’un.e, il ne faut pas le prendre personnellement. Vous n’êtes qu’une projection par l’autre de quelque chose qui lui est propre. Prenez-le avec philosophie, et avec recul. Parfois, il vaut mieux en rire. Le rire et l’ironie désamorcent beaucoup de conflits potentiels. Ne pas oublier également qu’il ne faut pas s’enferrer dans des débats sans fin pour tenter de convaincre l’autre en glissant progressivement dans l’agressivité ou le mépris. En effet, je ne connais personne ayant changé d’avis suite à un débat politique sur Internet… Laissez le ring dans le monde réel si vous le pouvez, car ce genre d’échanges est épuisant et chronophage.

Une autre aide très puissante, c’est d’avoir une communauté, même petite, pour vous soutenir. Le plus gros problème sur le web social, c’est l’isolement face aux critiques. Un exemple récent dans mon entourage c’est une co-Georgette et journaliste, Marguerite Nebelsztein qui a publié sur le média TerraFemina un top 10 des commentaires particulièrement sexistes de l’année 2018, intégrant Raphaël Enthoven qui avait profité de son temps de parole à l’Université d’été du féminisme 2018 pour régler des comptes. Écopant de dizaines de commentaires “rageux” en cascade, elle a fini par demander de l’aide aux Georgettes du web ! Quand nous avons partagé son article, y compris sur le compte de @Georgette_Sand, elle a vraiment apprécié de se sentir soutenue. De manière générale dans les médias sociaux, la théorie des deuxièmes danseurs.euses (*) montre toute sa pertinence. C’est pour cela qu’il faut oser demander de l’aide.»
[(*) Note : L’idée amenée par Ophélie Latil est que dans une situation sociale, une personne qui se met à danser seule prend un gros risque, celui d’être mal vue ou ridiculisée. La deuxième personne prend également un risque important, parce qu’elle représente le tout premier soutien d’un éventuel mouvement. Dans un Ted Talk consacré au fait de lancer un mouvement, l’entrepreneur Derek Sivers explique que “le premier follower est en soi une forme de leadership que l’on sous-estime. Le premier follower est ce qui transforme une personne seule et bizarre en leader.” Et plus les followers s’ajoutent, plus le risque social commence à peser sur celles et ceux qui restent à part.]

4. Quel réseau social pour quel usage ?

Ophélie Latil :

« J’ai une utilisation très différente de Twitter, Facebook et Instagram. Twitter, ce sont les sujets politiques qui me tiennent à cœur : l’écologie, le féminisme, les questions sociales. Mais je n’y mets rien de personnel. C’est un endroit où j’échange avec des personnes que je ne connais absolument pas, et sur lequel je suis abonnée à des personnes et organisations variées. Par ailleurs il y a beaucoup de “trolls” sur cette plateforme, ce qui en fait un réseau avec un potentiel anxiogène assez élevé.

Sur Facebook je partage plus de sujets personnels, j’ai mon réseau d’amis, de proches. Mais aussi les pages officielles des collectifs dont je fais partie. Chez Georgette Sand par exemple, la page est co-animée par plusieurs personnes, et donc j’investis du temps quotidiennement pour y participer.

Instagram, pour moi, c’est un peu le pays des merveilles. Quand je me sers de cette plateforme pour @ophelielatil ou @lesgeorgettessand j’ai l’impression que la vie est belle et que tout va bien partout dans le monde. Je trouve ça reposant, même sur les comptes féministes extrêmement nombreux : l’ambiance est plus sereine que sur Twitter où l’on sait que la moindre étincelle génère des polémiques. Ici on transmet plus qu’on ne joute, c’est sans doute la raison du climat plus apaisé.  J’ai créé un compte pour mon chat @pouchkinezecat. Il n’a que 400 followers d’ailleurs, je trouve ça un peu vexant… »

5. Comment faire de la place aux réseaux sociaux dans une journée bien chargée ?

Ophélie Latil :

« Il faut éviter de s’y noyer, et donc y passer du temps mais de manière structurée, surtout quand on veut en avoir un usage professionnel, ou comme accélérateur de notoriété, pas uniquement de loisir. Pour une meilleure vision d’ensemble, j’utilise TweetDeck pour gérer mes comptes tous en même temps. Les réseaux sociaux “pros”, pour moi, c’est le matin après le café / livre, et l’après-midi à heures relativement fixes. Le matin, je parcours Instagram et Facebook. Je vérifie l’état de quelques conversations sur Messenger, je prends des idées et inspirations sur Instagram, je ris aussi (on ne rit jamais assez). Je fais aussi ma veille presse à ce moment là, notamment si je dois faire ou programmer une publication dans la journée. Twitter, j’évite autant que possible d’y aller le matin, parce que c’est anxiogène, et que ça peut impacter mon humeur. Sauf quand il y a des feuilletons inratables, comme le live-tweet à l’Assemblée d’un amendement législatif que je soutiens, le procès Baupin ou la #LigueduLOL : là je perds toute productivité en parallèle !

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