Sherry Turkle : L’hyperconnexion nous rend-elle solitaires ?

Sherry Turkle : L’hyperconnexion nous rend-elle solitaires ?

17 mars 2019 0 Par Elodie Honegger

Sherry Turkle est professeure d’études sociales en science et technologie au Massachusetts Institute of Technology. Elle a étudié les technologies de la communication mobile pendant 15 ans et interviewé des centaines de personnes à propos de leur vie connectée. Dans son Ted Talk, intitulé “Connected, but alone ?” elle expose son propre paradoxe : “Je suis une femme qui adore recevoir des textos, et qui va vous dire que trop de textos peuvent être un problème”.

NB: Je vous propose cet article dans le cadre de mon #DéfiTed💡 : 6 mois, un Ted Talk résumé chaque semaine. La vidéo complète de cette conférence est intégrée en milieu d’article. Vous pouvez consulter les autres articles dans la rubrique dédiée Défi Ted Talk.

Les appareils connectés changent nos comportements.

Les technologies de la communication changent nos comportements au quotidien, explique Sherry Turkle. Par exemple :

  • nous envoyons des sms et des emails pendant des réunions,
  • les parents utilisent leurs appareils connectés pendant les repas, et les enfants se plaignent de ne pas avoir leur pleine attention,
  • les jeunes gens peuvent être ensemble sans être ensemble : dans une même pièce, chacun.e sur son téléphone,
  • nous utilisons nos appareils connectés pour nous extraire de moments pénibles, comme en envoyant des messages pendant un enterrement, par exemple.
“Une photo récente de ma fille et ses amies, qui sont ensemble sans être ensemble” S. Turkle

La connexion peut-elle changer qui nous sommes ?

Au-delà de l’observation de nouveaux comportements, qui sont très vite devenus normaux pour la plupart d’entre nous, Sherry Turkle interroge un risque particulier : la connexion pourrait-elle changer quelque chose de plus profond que des habitudes et comportements ? Est-ce que nos téléphones ont changé qui nous sommes ? Elle nous alerte sur le fait que ces technologies modifient en vérité notre rapport au réel, aux autres, et à nous-mêmes.

  • Lorsque les gens sont seuls, ils sortent immédiatement leur téléphone, comme pour combler une angoisse. Nous allons dans nos téléphones pour nous extraire de nos peines ou de nos moments de rêverie. On a inversé une certaine logique : on est passé de “J’ai une émotion, je dois passer un appel” à “Je veux resssentir quelque chose, je dois envoyer un texto“. On utilise les autres et la connexion pour se sentir moins seul.
  • Nous utilisons les technologie de la communication pour partager nos émotions au moment où elles surgissent : “Je partage donc je suis
  • On veut contrôler l’attention que l’on donne aux choses et aux gens : écouter oui, mais seulement les morceaux qui nous intéressent. On peut être ici, mais aussi ailleurs par intermittence. On veut pouvoir contrôler la quantité de relations que nous avons avec les autres. “Pas trop près, pas trop loin.”

Apprendre à avoir une conversation.

Dans cette conférence, Sherry Turkle cite un jeune homme de 18 ans, qui selon elle, utilise les textos pour TOUT, et qui s’est exprimé ainsi auprès d’elle :

Sherry Turkle cite un jeune homme de 18 ans
“…un jour, un jour, mais certainement pas maintenant, j’aimerais apprendre comment avoir une conversation”.

Elle défend l’idée que les petits bouts de discussion que nous avons, les tweets, les SMS, les commentaires… ne s’additionnent pas pour former une vraie et grande conversation. Les petits bouts de conversation permettent de réunir des informations, de dire “je pense à toi” ou “je t’aime”. Mais elles ne permettent pas de faire vraiment connaissance.

On sacrifie donc la conversation au profit de la connexion. Mais quel problème y-a-t’il avec le fait d’avoir une conversation ? Que lui reproche-t-on, en opposition aux discussions que l’on a par SMS ? Sherry Turkle cite deux grands axes issus de ses recherches :

  • La conversation a lieu en temps réel,
  • …et on ne peut pas contrôler tout ce que l’on dit.

Et en effet, lorsqu’on discute en utilisant une interface numérique, on peut éditer, supprimer, retoucher. Ajuster le réel.

Les relations humaines sont riches et désordonnées et exigeantes et nous les nettoyons avec la technologie.

S. Turkle

Sherry Turkle : de la connexion à l’isolement.

On passe de la connexion à l’isolement, en ne cultivant plus la capacité d’être seuls. Sherry Turkle explique que la solitude permet de se retrouver soi, pour être ensuite en capacité de se former des liens avec les autres. Elle estime que la perte de cette capacité à être seul.e.s est un vrai risque pour la formation de lien sociaux. “Si on n’apprend pas à nos enfants à être seuls, dit-elle, ils ne sauront plus qu’être solitaires”.

Appel à la conversation à propos de nos usages

“Ceux qui tirent le meilleur parti de leur vie sur l’écran, sont ceux qui y viennent avec un esprit d’auto-réflexion”.

Sherry Turkle… en 1996.

En 1996, Sherry Turkle avait déjà donné un Ted Talk, à propos de son livre “Life on the screen, identity in the Age of the Internet” (La vie sur écran, l’identité à l’ère d’Internet). Elle avait à l’époque encouragé l’auto-réflexion, la conscience de soi et de ses propres usages.

Elle réitère en 2012 cet appel à la réflexion, et y adjoint un appel à la conversation à propos de notre actuelle utilisation des technologies, et de ce qu’elle pourrait nous coûter.

Nous voyons [la technologie numérique] comme si elle était mature, mais elle ne l’est pas, elle en est à ses débuts. Il y a largement le temps pour que nous ré-envisagions la façon dont nous l’utilisons, et la manière dont nous la construisons.

S.Turkle

Selon Sherry Turkle, nous devons construire une relation plus consciente avec ces technologies, avec nous-mêmes, et les un.e.s avec les autres. Elle propose un certain nombre de “premières étapes”, pour engager cette réflexion et cette conversation.

  • Envisager la solitude comme une bonne chose. Faire de la place pour cela dans nos vies.
  • Créer des espaces sacrés dans un foyer, et les réclamer pour la conversation.
  • Prendre le temps de nous écouter, y compris dans les parties que l’on pourrait trouver ennuyeuses : “c’est lorsqu’on hésite ou que l’on ne trouve plus ses mots, que l’on se révèle
  • Être attentif.ve.s quand la technologie dit qu’elle va prendre quelque chose de compliqué et le transformer en quelque chose de simple.

Maintenant, nous devons tous nous concentrer sur les nombreuses manières dont la technologie peut nous ramener à nos vies réelles, à nos propres corps, nos propres communautés, nos propres communautés, notre propre planète. Parlons de la manière dont nous pouvons utiliser la technologie numérique, la technologie de nos rêves, pour faire de cette vie, la vie que nous pouvons aimer.

Sherry Turkle

Quid de la déconnexion dans les métiers ultra-connectés ?

Je profite de ce Ted Talk (passionnant :D) pour rebondir sur le sujet de l’hyperconnexion dont nous sommes souvent atteint.e.s en tant que “gens de la com”. Les social-media managers, les webmasters, les consultant.e.s, les entrepreneurs et entrepreneuses qui gèrent leur communication eux.elles-mêmes, les blogueurs et blogueuses… Comment gérer la connexion nécessaire à nos vies professionnelles sans pour autant vider de son sens la “vraie vie”? Comme le dit S. Turkle, comment utiliser les objets connectés pour nous ramener vers nos ami.e.s, nos familles, les personnes et activités qui sont importantes à nos yeux ?

Réclamer des espaces non-connectés

Parmi les propositions de Sherry Turkle, je trouve très intéressante et surtout, applicable son idée de “réclamer des espaces sacrés“. Je pense notamment aux moments des repas, aux derniers gestes que l’on fait avant de se coucher, ou encore à notre manière de faire des pauses. Est-ce que consulter un fil Twitter, c’est vraiment se reposer ?

De plus en plus régulièrement, je me force (#alerte) à mettre mon téléphone en mode avion lorsque je prends un repas, ou lorsque je suis avec des ami.e.s. La tentation d’attraper le téléphone pour “montrer” quelque chose n’est souvent qu’une impulsion liée à cette habitude bien en place d’avoir un mobile à portée de main en permanence. Et une fois le réseau coupé pendant une heure, il s’avère que je ne “manque” rien. Mon métier ne nécessite pas une connexion permanente. Faisons la différence entre “souvent connecté.e” et “toujours connecté.e”.

Définir les contours des moments connectés

Une partie du travail pourrait aussi consister à définir de manière précise les moments de connexion : clarifier dans une journée ce qui est un temps de travail ou un temps de détente.

On pourrait éviter aussi les “zones grises” telles que : consulter des emails en attendant à la caisse le week-end, vérifier son téléphone le soir avant de dormir, répondre à une demande du travail alors que l’on est avec des ami.e.s ou en famille. Donner une place bien différenciée aux moments “détente” et aux moments de travail permet aussi d’être plus concentré.e et plus productif.ve lorsqu’on doit l’être. Cela n’empêche pas de décréter, si c’est le fonctionnement qui vous convient, que de 20h à 21h tous les soirs vous répondez à des emails. Il s’agit surtout, à mon avis, d’agir en conscience.

La création de contenus addictifs

Au niveau de l’activité professionnelle que représente la création de contenus, il me semble qu’on pourrait aussi s’interroger sur les degrés d’addiction que peuvent générer les vidéos, photos, et autres tweets que nous mettons au monde. Dans le livre de Nir Eyal “Comment créer un produit ou un service addictif”, un cercle de mise en place de l’addiction est disséqué et mis à disposition pour que chacun.e puisse l’exploiter. Au fil de l’eau, Nir Eyal sensibilise ses lecteurs et lectrices à la question de l’éthique.

Il invite chacun.e à se poser la question : utiliseriez-vous votre propre produit ou service ? Si la réponse est non, peut-être que développer le service en question n’est pas une si bonne idée que cela.

Mais la question que je me pose aujourd’hui est la suivante : est-il réellement souhaitable de vouloir passer par la case “je rends mon audience addict” ? De bons contenus ont-ils forcément cet effet sur les personnes qui les consomment ?

Au lieu de nous demander “comment rendre les gens accro?” ,… pourquoi ne pas nous demander plutôt “comment leur apporter de la valeur?”, ou “Comment aider des personnes dans leur vie personnelle ou professionnelle ?” Si vous avez un bout de réponse à cette question, faites-m’en part dans les commentaires !🙃🙂

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